Comment ne pas subir l’essor de l’IA en Europe ? Les recommandations stimulantes de 450 experts

Tout le monde a un avis sur l’IA. Et surtout, encore beaucoup de questions. Près de quatre ans après l’irruption de ChatGPT, à l’heure des agents autonomes, certaines donnent le vertige : la technologie va-t-elle absorber nos emplois ? Est-elle une force de productivité sans équivalent dans l’histoire humaine ? Ne risque-t-elle pas, au fond, de nous rendre aussi accros qu’idiots, à mesure qu’on lui délègue des tâches ? Face à l’abîme, il est parfois utile de se projeter de manière rationnelle.

C’est le pari d’une étude venant de paraître, « Révolution des technologies de l’intelligence artificielle à l’horizon 2035 », menée par l’Institut européen Jacques Delors en partenariat avec le CRiP, un club fédérant seize mille directeurs informatiques (DSI) français, et que L’Express a pu consulter en intégralité. Sa force est dans son panel. L’analyse s’appuie sur les retours de plus de 450 experts : des chercheurs universitaires, grands patrons, représentants d’administrations publiques, directeurs d’ONG, en France, en Europe, et à l’international. Des voix complétées par celles d’une quarantaine de DSI du CRiP, au premier rang de la mise en place de l’IA en entreprise.

Le rapport balaye de nombreuses thématiques traversées par l’IA, de la souveraineté à la démocratie et l’environnement. L’élément saillant touche à deux risques majeurs dans les dix prochaines années : le chômage de masse et ses conséquences économiques et sociales, ainsi que la perte de contrôle, liée à l’autonomie croissante des machines. Sur ces deux fronts, le consensus est plus rassurant qu’attendu à condition, précisent-ils, d’agir vite. La catastrophe sur l’emploi peut être évitée si des moyens importants sont rapidement alloués à la formation et la transformation du travail. Quant au risque de dérapage technologique, les experts estiment que les humains ont encore les moyens de l’endiguer. Le « kill switch« , un mécanisme d’arrêt d’urgence garantissant qu’une personne puisse à tout instant débrancher un agent IA, apparaît plausible. Les DSI, en premier lieu, jugent le dispositif tout à fait applicable en entreprise, notamment pour prévenir les effacements de données stratégiques. A rebours, donc, du catastrophisme ambiant.

Des mesures très concrètes peuvent atténuer ces effets négatifs de l’IA d’ici à 2035. Pour la sécurité : AI Act renforcé, « passeport algorithmique » obligatoire pour les modèles les plus sensibles, cadre de contrôle international plus inspiré des armes chimiques (OIAC) que de celui du nucléaire régulièrement évoqué dans l’actualité… « En effet, les produits chimiques, comme l’IA, sont de nature complexe, multiforme, avec un impact global sur la plupart des secteurs d’activité (santé, industrie, agriculture, construction) », pointe le chercheur Arnault Barichella de l’Institut Jacques Delors, qui tient la plume.

Des pistes crédibles pour une « taxe robot »

Sur l’emploi, et plus généralement l’économie, plusieurs idées méritent qu’on s’y attarde. Sont proposées une obligation légale des employeurs de maintenir l’employabilité de leurs salariés par la formation, l’instauration de comités d’éthique internes pour les sociétés de plus de 50 personnes, ou bien la création de congés de reconversion rémunérés jusqu’à un an. Une « taxe robot » est également présente avec des financements astucieux. Un exemple : toute entreprise qui remplace un salarié par une machine serait redevable de cotisations sociales équivalentes à celles qu’aurait générées l’emploi supprimé. Plus polémique et difficile à mettre en œuvre, en revanche : taxer l’enrichissement sans création d’emplois, ou bien les données d’entraînement.

Certains items de la liste de courses ont de quoi faire trembler le monde professionnel et les organisations patronales. Plus de 80 % des projets d’IA en entreprise échouent pour l’heure à atteindre la phase de production ou à générer un retour sur investissement. A l’échelle mondiale, environ seize dollars sont aujourd’hui dépensés pour chaque dollar réellement gagné grâce à la technologie. « Mais cette situation ne va pas durer », assure Sylvie Roche, la directrice du CRiP. Alors, autant anticiper.

D’autant que l’étude mentionne également des contreparties : crédits d’impôt pour les entreprises qui jouent le jeu de la transformation de l’emploi, accès prioritaire aux marchés publics européens pour celles qui intègrent l’IA sans détruire leurs effectifs (s’ajoutant à une « préférence » déjà accordée aux entreprises continentales). Un « index de l’augmentation humaine », sur le modèle de l’index égalité femmes-hommes, noterait publiquement la capacité des entreprises à maintenir l’emploi tout en adoptant la technologie. Les experts s’attendent à ce que l’UE et ses Etats membres prennent largement leur part : fonds souverain technologique inspiré de celui de la Norvège, investissements à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros d’ici à 2035 dans les sujets de formation et de reconversion, aide accrue au développement d’infrastructures souveraines, union des marchés de capitaux… Des chantiers pour certains déjà engagés.

Une ombre plane néanmoins sur le rapport : l’essor de l’IA en Europe est pour le moment dominé par des capitaux et des sociétés technologiques américaines. Des Big Tech toujours plus puissantes, jusqu’ici peu disposées à se laisser dicter leur conduite, taxer ou réguler. Il faudra que cela change. Ou que la dépendance à leur égard diminue drastiquement.

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