Nvidia : comment le géant américain des puces est devenu l’entreprise la plus importante du monde
Nvidia : comment le géant américain des puces est devenu l’entreprise la plus importante du monde
L’homme en cuir serait-il une colombe ? Le patron de Nvidia hérisse les faucons américains qui prônent le bras de fer avec Pékin. Chaque discours de Jensen Huang enjoignant Washington à ne pas stopper les ventes de puces IA à la Chine les crispe. Ils s’étranglent lorsqu’ils l’entendent déclarer, à propos de ce rival : « Les victimiser, en faire des ennemis, n’est probablement pas la meilleure solution. » Est-il naïf au point d’ignorer les ambitions du Parti communiste chinois ? Ou trop concentré sur ses résultats pour comprendre les enjeux de sécurité ?, susurrent les plus vipérins. Jensen Huang le leur rend bien : être un faucon anti-Chine n’a « rien de patriotique », c’est « un signe honteux », tacle-t-il au micro de BG2Pod.
Comme lui, Tim Cook et d’autres PDG se sont retrouvés entre le marteau de l’Oncle Sam et l’enclume chinoise. Mais jamais les déclarations et les déplacements d’un entrepreneur américain n’ont déclenché autant de passions et de soupçons. Jamais, il est vrai, une entreprise n’avait acquis une position si importante dans le monde. Jensen Huang ne le clame pas sur tous les toits mais son entreprise garantit presque à elle seule la domination des Etats-Unis sur la Chine dans l’IA.
Un chiffre explique ce miracle, mentionné dans la remarquable interview du PDG de Nvidia par le podcasteur Dwarkesh Patel en avril dernier : le nombre de « flops » d’un pays, soit la puissance de calcul brute de ses infrastructures. Bien plus que les volumes ronflants de puces fabriquées ou de parts de marché, c’est cet indicateur qu’il faut regarder. « Entre trois générations de puces, la différence de performance peut être massive », confie Sam Bresnick, chercheur au Centre pour la sécurité et les technologies émergentes (CSET) de l’université de Georgetown. Les Américains roulent en Rolls avec les modèles les plus puissants de Nvidia (Blackwell et bientôt Vera Rubin). La Chine, elle, n’a le droit d’acheter que les modèles plus anciens (Hopper). Bilan : les Etats-Unis disposent de 5 à 10 fois plus de flops que la Chine. « Ce qui leur donne quelques mois d’avance dans la course aux modèles de langage », analyse Kyle Chan, chercheur au John L. Thornton China Center de la Brookings Institution.
Même si la Chine rattrape doucement les Etats-Unis, ceux-ci gardent leur avance dans le secteur de l’IA en partie grâce aux capacités de leurs supercalculateurs.
Qu’apporte cet avantage, pourtant minime ? Un épisode récent l’a brutalement rappelé. En avril, l’annonce d’un modèle surpuissant en cybersécurité, Claude Mythos, a fait trembler les directions informatiques du monde entier. Le dernier rejeton de l’américain Anthropic a découvert des milliers de failles inconnues, par lesquelles des hackers malveillants pourraient s’engouffrer. La Chine s’inquiète. Les Américains, moins. Malgré sa brouille avec l’administration Trump, Anthropic, beau joueur, n’a pas rendu immédiatement public le modèle et fourni un aperçu confidentiel de ses trouvailles à certaines agences et entreprises clés du pays (Google, Microsoft, JPMorgan…). « Ce répit offre la possibilité de colmater les brèches avant que des attaquants et des pays rivaux ne les exploitent”, souligne Xiaomeng Lu, directrice géotechnologie du cabinet Eurasia. Garder la tête dans la course à l’IA enclenche également un cercle vertueux. Un bon modèle de langage aide en effet à en concevoir de meilleurs encore, en accélérant la programmation et les travaux mathématiques. Sans compter qu’il est possible, grâce à l’IA, d’améliorer le design de puces.
Contrebande de puces Nvidia
Les Chinois n’ont évidemment pas l’intention de soumettre l’avenir de leur empire numérique au bon vouloir des Américains. Certains recourent en douce à la contrebande. En mars dernier, un procureur new-yorkais a inculpé trois hommes, accusés d’avoir conspiré pour vendre 2,5 milliards de dollars de serveurs à une entreprise d’Asie du Sud-Est, qui aurait prélevé et expédié en Chine pour 510 millions de dollars de matériel interdit à la vente. En 2024, selon l’estimation médiane du Center for a New American Security, quelque 140 000 puces IA auraient été envoyées illégalement en Chine.
L’empire du Milieu ne se contente pas de contourner les restrictions américaines, il s’efforce aussi de voler de ses propres ailes. Pékin a créé en 2014 un « Big Fund » dont la troisième phase d’investissement, lancée il y a deux ans, est dotée de 47,5 milliards de dollars. Objectif : rendre la Chine auto-suffisante à 80% d’ici 2030. Le fleuron national Huawei s’est vu confier une mission clé : devenir le Nvidia chinois. Il compte déjà de beaux succès à son actif, notamment le lancement de la puce Ascend 910C qui atteindrait 60 % de l’efficacité d’une puce Nvidia de 2022 (la H100). Plusieurs challengers prometteurs complètent l’offre chinoise. Comme Cambricon, qui a affiché son premier exercice profitable en 2025. Ou Moore Threads, entré en Bourse en décembre. Le géant SMIC constitue le pivot manufacturier de ce virage.
Pékin a, du reste, quelques atouts dans sa manche. D’abord, une électricité plus abondante qu’aux Etats-Unis. Aux barrages et aux centrales à charbon gigantesques du pays se sont ajoutés des milliers de kilomètres carrés de panneaux solaires et d’éoliennes. Depuis 2021, la Chine a raccordé au réseau davantage de capacités électriques que n’en compte l’ensemble du parc étatsunien. Elle peut donc gaspiller sans compter les électrons pour entraîner ses IA, quand les Américains, eux, doivent rester parcimonieux. Ses industriels ont également développé une grande expertise dans un créneau que les Occidentaux ont eu le tort de lui sous-traiter, la jugeant de faible valeur ajoutée : le packaging. L’étape où la fragile puce de silicium est enrobée dans une coque connectable. Et, dans sa version avancée, où l’on juxtapose plusieurs puces pour qu’elles communiquent entre elles à haute vitesse. « En assemblant ingénieusement des puces de moyenne gamme, la Chine arrive à atteindre de bien meilleures performances », note Hussam Amrouch, spécialiste du design de processeurs IA à l’université technique de Munich (TUM).
« Cinq à dix ans pour atteindre l’état de l’art »
Les puces Nvidia restent cependant loin devant celles de la Chine pour entraîner des IA. La finesse de gravure ne cesse de s’accroître. Bientôt, les connexions se feront à l’échelle de quelques dizaines d’atomes. Seules les machines de lithographie extrême ultraviolet (EUV) du néerlandais ASML permettent de fabriquer des puces aussi sophistiquées, et la Chine n’y a pas accès. Elle fait lentement progresser ses alternatives, comme SMEE, Si Carrier ou Yuliangsheng. « Mais atteindre l’état de l’art lui prendra sans doute cinq à dix ans », estime un expert européen du secteur.
Fort de sa taille et de son ancienneté, Nvidia jouit également d’un écosystème solide. Jensen Huang a habilement sécurisé certains approvisionnements clés, par exemple les mémoires à large bande passante de SK Hynix. Et travaille en parfaite harmonie avec le taïwanais TSMC, le roi incontesté des fondeurs. Des partenaires d’élite qui aident Nvidia à repousser les lois de la physique, pour fabriquer ses puissantes créations à une cadence folle. Selon le Council on Foreign Relations, même dans les scénarios les plus optimistes, le chinois Huawei n’aurait produit que 5 % de la puissance de calcul IA agrégée de Nvidia en 2025. Et 4 % cette année.
Enfin, il y a la botte secrète de Nvidia : CUDA. Une couche logicielle qui permet de diriger très facilement une armée de puces. Enrichie depuis vingt ans, elle abrite une foule de « recettes » adaptées à tous les besoins (voiture autonome, robotique, traduction…). « Les développeurs la connaissent très bien. Ils savent par exemple quelles petites modifications de code peuvent leur faire gagner un temps précieux dans l’entraînement d’une IA », explique Khaled Maalej, fondateur du concepteur de puces Vsora.
Autant d’éléments qui expliquent l’éclatante santé de Nvidia. Le groupe a dépassé les Gafam l’un après l’autre et s’est hissé au premier rang des capitalisations boursières mondiales : 4 536 milliards d’euros soit plus que le CAC40 et le DAX réunis. L’an dernier, le groupe a réalisé 215 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Et, note le responsable des analyses marchés d’IG France, Alexandre Baradez, « sa marge brute, supérieure à 70 %, est excellente ». Nvidia a un « fort pouvoir de fixation des prix », confirme Andrea Tueni, responsable des activités de marchés de Saxo Bank.
Le retard que la Chine accuse dans les puces adaptées à l’entraînement des IA est cependant moindre dans un autre domaine : l’inférence. Les processeurs ne servent plus, ici, à créer une IA, mais à la faire tourner au quotidien : analyser la requête de l’internaute puis générer la réponse. Le défi est d’agréger les demandes, afin de ne pas gaspiller d’argent en faisant tourner des puces en sous-régime, sans retarder excessivement l’envoi des réponses. Personne, à ce jour, n’a trouvé la martingale. « Il faudra encore diviser le coût de l’inférence par deux ou trois pour que les entreprises IA deviennent rentables » estime Khaled Maalej. Il y a quelques mois, Nvidia a racheté Groq, une start-up spécialisée en la matière. Si la Chine met les bouchées doubles dans l’inférence, Washington a du souci à se faire : Pékin a déjà prouvé, avec son modèle open source DeepSeek, qu’on peut faire aussi bien que les Américains, pour moins cher. En IA comme ailleurs, on peut perdre le match technique mais rafler la mise commerciale.
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